Avec l’aimable autorisation du Dulwich Centre et traduit de l’anglais par notre ami Pierre Nassif, voici un extrait des « workshop notes » de Michael White, un texte magnifique sur la fonction de la plainte et les compétences de résistance de ceux qui sont exposés à des traumas intitulé « attending the consequences of trauma » (« au chevet des conséquences du traumatisme »).
Ces notes furent préparées à l’intention des participants à l’atelier, afin qu’ils poursuivent leurs investigations relatives à la pertinence des idées et pratiques narratives, lorsqu’elles sont appliquées à des personnes venant en consultation pour traiter d’une expérience significative de traumatisme.
Il existe des interprétations contemporaines de la douleur psychique et de la détresse émotionnelle consécutives à un traumatisme qui laissent dans l’ombre de nombreuses complexités caractéristiques de telles situations vécues, ainsi que de la manière dont les personnes concernées les expriment.
Certaines de ces interprétations tracent linéairement une relation naturelle entre le traumatisme et la douleur psychique ou la détresse émotionnelle. De telles interprétations conditionnent fortement les résultats des conversations thérapeutiques.
Des conversations thérapeutiques dont les lignes directrices proviennent de certaines de ces interprétations contemporaines peuvent participer à l’élaboration d’une image de soi remarquablement fragile et vulnérable. Elles laissent les personnes concernées dans l’intense sentiment que l’on pourra désormais empiéter sur leur personne de telle manière qu’elles auront du mal à se défendre. Cela ferme leurs voies d’accès à des moyens d’action adaptés aux difficultés de l’existence et cela réduit leur aptitude générale à savoir comment évoluer dans la vie.
Il existe d’autres interprétations de la douleur psychique et de la détresse émotionnelle consécutives à un traumatisme, lesquelles intègrent leurs complexités spécifiques. Celles-ci attirent l’attention sur la responsabilité, qui est celle des thérapeutes, de façonner des conversations thérapeutiques qui participeront à l’élaboration d’une image de soi robuste, plutôt que fragile. Il s’agit de développer une image de soi :
  1. dont les personnes trouveront qu’elle honore davantage leur existence,
  2. qui leur ouvrent des voies d’accès à des moyens d’action adaptés aux difficultés de leur vie,
  3. qui augmente leur aptitude générale à savoir comment évoluer dans la vie.

1. La douleur en tant que témoignage
Lorsqu’un traumatisme survient dans la vie de quelqu’un, engendrant un état de douleur psychique, cela permet de comprendre le prix élevé auquel il évalue ce qui fut violenté lors de cette expérience, car sa douleur en est le témoignage. Cela peut concerner ses conceptions au sujet :
  1. des buts élevés de sa vie,
  2. des valeurs et des croyances qu’il estime, comme la tolérance, la justice et la loyauté,
  3. de ses aspirations, de ses rêves et de ses espoirs les plus précieux,
  4. de sa vision morale quant à la manière dont les choses pourraient se passer dans le monde,
  5. de ses résolutions importantes, de ses vœux et de ses engagements relatifs à la manière d’être, etc.

Si la douleur psychique peut être considérée comme témoignant de ces buts, valeurs, croyances, aspirations, espoirs, rêves, visions morales et engagements, alors l’intensité avec laquelle cette douleur est ressentie mesure à quel point ces états intentionnels lui étaient précieux.
Dans le cadre de conversations thérapeutiques, ces conceptions peuvent être identifiées, réactivées et reçues avec toute la richesse de leur sens. Au sein de ces conversations, l’individu vit l’occasion de se reconnaître dans une gamme de conclusions identitaires positives, lesquelles évacuent les prétendues vérités identitaires négatives dont elles furent imprégnées à la suite de l’expérience traumatisante qu’elles ont subies.
2. La détresse en tant que tribut
Lorsqu’une détresse émotionnelle quotidienne est la conséquence d’un évènement traumatisant vécu par un individu, on peut considérer que c’est ainsi qu’il paie un tribut à sa capacité de se maintenir relié à ses buts, valeurs, croyances, aspirations, espoirs, rêves, visions et engagements, lesquels lui sont précieux ; ou encore, il paie de cette manière un tribut à son refus de renoncer à ce qui fut si puissamment méprisé et abaissé dans le contexte traumatique et d’en être séparé, car cela, il persiste à le vénérer.
Si une telle détresse émotionnelle peut être considérée comme un tribut que paye l’individu décidé à rester connecté à cela qui fut puissamment méprisé et abaissé dans le contexte traumatique, alors l’intensité avec laquelle cette détresse est ressentie mesure à quel point cet individu a persisté dans la vénération de ce qui lui était précieux et auquel il s’est maintenu relié.
Dans le cadre de conversations thérapeutiques, si le refus de l’individu d’abandonner ce qui fut si puissamment méprisé est reconnu et si ses aptitudes à se tenir relié à ces états intentionnels sont explorées, alors cela peut substantiellement élever son sens de ce qu’il est et de ses raisons de vivre.
3. La douleur et la détresse en tant que proclamation de la réponse
En explorant les spécificités du témoignage et du tribut, il est possible d’obtenir un point de départ à l’identification des réponses individuelles au traumatisme subi.
L’individu réagit toujours aux crises de sa vie, même lorsqu’elles sont le résultat d’un traumatisme subi dans des circonstances où il lui fut impossible d’échapper aux circonstances ou d’agir afin de les neutraliser.
Les réponses de l’individu peuvent être considérées comme des actes de réparation, conçu par ses états intentionnels. Elles sont rarement perçues comme telles et reconnues. Elles sont souvent moquées et rabaissées, par rapport à la situation traumatisante. C’est pour cela que ces réponses sont rarement appréciées à leur juste valeur et que de telles appréciations parviennent encore plus rarement à la connaissance de celui qui en est à l’origine.
Une telle conception peut fournir les bases pour explorer la manière dont la douleur et la détresse proclament la réponse de l’individu au traumatisme subi. Dans le cadre de conversations thérapeutiques, on peut connaître ce qu’il considère comme d’un grand prix et qu’il continue à vénérer. Cela fonde l’investigation de la manière dont il a façonné sa réponse à ce qu’il a traversé. Ce type d’investigation met l’accent sur les actions entreprises au nom de son initiative personnelle, en relations à des états intentionnels particuliers. Au départ, elle est de nature fortement spéculative.
4. Expressions de la douleur et de la détresse en tant que mouvement
Dans notre monde contemporain, les interprétations des modes d’expression de l’être humain sont systématiquement structurées par une immémoriale tradition de pensée duale. Ainsi ces modes d’expression le sont très habituellement par les dualismes entre sentiment et signification, affects et savoirs, émotion et pensée. En prenant le contrepied de cette tradition intellectuelle, il nous devient possible de caresser l’idée que toutes les expressions de la vie constituent des unités de sens et d’expérience et que ces manifestations sont constitutives de la vie même ou qu’elles lui donnent sa forme. Les expressions de la vie peuvent être considérées comme des mouvements qui transportent les vies. A partir de tels mouvements, les individus deviennent différents de ce qu’ils étaient auparavant.
Lorsque les expressions de douleur psychique et de détresse émotionnelle sont comprises à partir de la logique duale évoquée plus haut, de tels mouvements sont rarement reconnus et appréciés, ce qui a pour résultats qu’ils prennent la forme de tentatives tantôt réussies et tantôt ratées. En de telles circonstances, le potentiel de ces mouvements, qui est de remodeler de manière significative et durable la vie de l’individu, est en grande partie perdu. Il est très probable alors que l’individu se vivra comme immobilisé à un point donné.
Lorsque les expressions de la douleur psychique et de la détresse émotionnelle sont perçues comme des unités d’expérience et de sens, lesquelles donnent forme et structure à la vie, cela ouvre la porte à une investigation qui détermine le lieu où de tels mouvements conduisent la vie de l’individu et qui en produise une riche description. C’est à partir d’une telle investigation qu’il est possible de reconnaître le potentiel de mise en mouvement contenu dans ces expressions de la douleur psychique. Ce qui ne serait autrement qu’une série d’essais et d’erreurs peut alors s’organiser en thèmes dont l’effet serait durable. C’est dans le cadre de telles investigations que l’individu déduit le sens qu’il peut donner à sa vie, afin qu’elle évolue dans des directions ayant sa préférence.
5. Souffrance psychique et détresses comme constitutives d’une transmission
La souffrance psychique et la détresse émotionnelle peuvent être comprises comme constitutives d’une transmission : celle qu’exprime l’individu confronté à un monde qui, autour de lui, n’apporte pas de réponse, lorsqu’il est fermement déterminé à ce que le traumatisme que lui-même et d’autres ont enduré n’en reste pas là. Selon cette conception, malgré le fait que la nécessité de changer les choses ne soit pas plus largement reconnue, ces personnes sont des sentinelles qui ne laisseront pas tomber cette question, car elles sont et demeurent prévenues contre les forces tendant à minimiser leur expérience, et qui pourraient reproduire le traumatisme dans la vie d’autres personnes.
Dans le cadre de conversations thérapeutiques, et en amenant des témoins extérieurs à participer à ces conversations, ce qui est transmis et représenté par des manifestations de la douleur psychique et de la détresse émotionnelle est alors significativement honoré, et d’autres s’y associent. De plus, il est possible d’apprécier à sa juste valeur la manière dont ces témoins s’appuient sur leur propre expérience du traumatisme pour reconnaître ce par quoi d’autres sont passés.
Pour aller plus loin encore, de telles conversations thérapeutiques peuvent fournir matière et substance à la manière dont ces personnes, par le moyen de leurs manifestations de douleur et de détresse liées au traumatisme, invitent les autres à une plus grande fermeté dans l’affirmation de ce qui est loyal et juste et de ce qui ne l’est pas.
Débat
J’ai établi un état des conceptions de la douleur psychique et de la détresse émotionnelle permanente en tant que :
  1. témoignage de ces états intentionnels précieux pour l’individu ;
  2. tribut payé par l’individu pour se maintenir connecté à ces états intentionnels qu’il continue à vénérer ;
  3. une proclamation de l’action de réparation entreprise par l’individu en réponse au traumatisme qu’il a subi ;
  4. l’expression qu’il existe des mouvements dans la vie formant des circonstances opportunes permettant à quelqu’un de devenir un autre que ce qu’il était auparavant ;
  5. constituant l’expression d’une transmission qu’exprime celui qui, du fait que le monde qui est autour de lui n’apporte pas de réponse, demeure déterminé à ce que le traumatisme que lui et d’autres ont traversé, ne l’aura pas été pour rien.

Dans le cadre de conversations structurées par de telles conceptions, l’individu :
  1. acquiert un sens vigoureux de sa propre identité,
  2. se vit lui-même comme spécialement habilité à faire état de ce qu’il a traversé, plutôt que spécialement incapable de le faire (car abîmé, confus, etc.),
  3. obtient une réduction significative des circonstances dans lesquelles il ressent de la douleur psychique et de la détresse émotionnelle.

Dans le cadre de conversations thérapeutiques tenues à partir de ces conceptions, l’individu découvre des lieux abrités dans le territoire de sa mémoire – au début, ce sont des îles, ensuite des archipels et à la fin des continents – à partir desquels ils peut parler de ce qui était indicible, afin de donner à son expérience du traumatisme une expression plus significative, et développer un « savoir-comment » évoluer dans la vie. C’est à partir de l’extension de ces lieux abrités, dans lesquelles peut s’installer le souvenir, qu’il devient possible pour la personne d’inclure l’expérience du traumatisme dans le scénario de sa vie. Cela se ramène à rassembler des souvenirs disloqués de manière à les situer dans l’histoire personnelle sur une trajectoire dans laquelle sont fixés des instants ou l’expérience traumatique commence et d’autres où elle s’achève.
Notes pour l’atelier de Michael WhitePubliées sur www.dulwichcentre.com.au21 septembre 2005