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Voici enfin la nouvelle édition de « l’approche narrative collective », à l’issue d’un énorme travail de révision de la première traduction en français parue en 2011.
Catherine Mengelle a repris l’ensemble du livre pour proposer ici une traduction encore plus sensible et fidèle, mettant en œuvre tout ce que nous avons appris depuis 4 ans que nous consacrons du temps et de l’énergie à mettre à la disposition du public francophone les grands textes narratifs.
Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas des éditeurs professionnels, mais des praticiens narratifs passionnés par les idées de Michael White, David Epston et tant d’autres. Tout cet énorme travail de traduction et de publication est effectué bénévolement et au service de la communauté.
Que tous ceux qui y participent -et ils ne sont pas loin d’une quinzaine- en soient remerciés ici.
Nous publions ci-après le début du livre de David Denborough qui raconte de façon extrêmement émouvante comment toute sa démarche s’est articulée autour d’une rencontre avec Paolo Freire, peu de temps avant sa mort.
Pour commander le livre : http://www.lulu.com/shop/david-denborough/lapproche-narrative-collective/paperback/product-21251099.html
Et en plus il est moins cher que la 1ère édition ! :-)
« Répondre au défi de Paulo Freire
J’ai écrit ce livre pour répondre à un défi lancé il y a onze ans à Sao Paulo au Brésil. Onze ans, c’est long, mais le défi était si grand que je ne l’ai jamais oublié. Et j’espère que l’envie d’y répondre ne me quittera jamais. J’étais au Brésil pour étudier les initiatives des sans-logis de Sao Paulo, qui revendiquaient le droit de vivre dans la rue, construisaient des « maisons » sous les aqueducs et créaient des associations de sans-logis pour essayer de s’organiser politiquement (voir Veranda, 1999). C’était aussi l’époque où le Mouvement Sans Terre (Movemento Sem Terra) marchait sur la capitale et réclamait un profond changement social. Le défi qui m’a amené à écrire ces lignes aujourd’hui ne réside pourtant pas dans ces événements, aussi importants soient-ils. Il découle d’une rencontre avec Paulo Freire. Auteur de La Pédagogie de l’Opprimé, exilé pendant plusieurs années, le Brésilien s’est rendu célèbre en refusant le statu quo et en invitant chacun à en faire autant. Une jeune femme, probablement une parente, nous avait fait entrer dans son bureau tous les trois, Cheryl White, Walter Varanda (un collègue brésilien) et moi-même. Lorsque Paulo Freire s’était tourné vers nous pour nous demander si on parlait portugais et que Cheryl et moi avions hoché la tête négativement, elle lui avait fait remarquer fermement : « Mais enfin, vous parlez parfaitement anglais ! » Ils devaient être coutumiers du jeu car Freire s’était alors adressé longuement à notre collègue brésilien, en portugais. Le message était clair. Nous nous étions rendus au Brésil pour le rencontrer, sans avoir fait l’effort d’apprendre sa langue. Au bout d’un moment, il s’était mis à parler, dans un anglais impeccable, de ses tentatives pour faire bouger les dogmes de la pédagogie, pour bousculer le schéma académique individualiste qui veut qu’on apprenne du maître et proposer une autre approche, où les gens pourraient accéder à la pensée et à une nouvelle compréhension du monde permettant finalement la mise en œuvre collective d’un changement social plus large. Bien entendu, nous n’avions pas eu l’occasion de demander si nous pouvions enregistrer l’entretien et j’avais commencé à griffonner rapidement quelques notes sur un petit bloc. À un moment, j’avais profité d’une interruption pour lui demander si les idées qu’il exprimait pouvaient également s’appliquer quand on travaillait avec des sans-logis. Si la question était anodine, je n’ai jamais oublié la réponse de Freire : il ne pouvait pas y répondre, je ne posais pas la question à la bonne personne : je ne pourrais le savoir qu’en demandant aux sans-logis, en parlant avec eux. Il disait qu’il était urgent aujourd’hui de s’inquiéter des méthodes des nantis qui ne cherchent jamais les solutions au bon endroit. Et comme ils ne les trouvent pas là où ils les cherchent, ils finissent par se décourager et par se dire qu’il est vain de croire qu’on peut changer les choses et agir. Il qualifiait le phénomène de « fatalisme néo-libéral » et pensait que c’était sans doute l’obstacle le plus grand qui se dressait devant nous. Ces idées de néo-libéralisme et de politique du désespoir ont trouvé chez moi un écho considérable et m’ont lancé un véritable défi. J’ai souvent croisé le désespoir dans la vie, chaque fois par exemple que je doute de la possibilité de changement social ou que je vois la façon dont les hommes se traitent entre eux. Paulo Freire avait lui aussi croisé le désespoir dans sa vie. Quand il parlait d'espoir, ce n'était pas par optimisme béat. Il parlait d’un espoir qui connaissait bien le désespoir et qui en était renforcé. À la fin de notre entretien, nous avions rejoint l’aéroport et sauté dans un avion pour Canberra. C’est là que j’habitais, dans un appartement qui donnait sur les montagnes. J’étais arrivé chez moi épuisé et je m’étais endormi aussitôt. Je m’étais réveillé longtemps avant le lever du jour. Il faisait encore nuit noire. Je m’étais installé à mon bureau pour travailler sur l’interview. Je m’étais absorbé dans la lecture de mes notes, je les avais tapées et corrigées. Puis je m’étais recouché et rendormi. À mon réveil, quelques heures plus tard, le soleil inondait la pièce. J’allumais la radio, c’était l’heure des informations : Paulo Freire était décédé dans la nuit. Il avait été admis à l’hôpital l’après-midi même où nous l’avions quitté. Ses derniers mots pour nous avaient été : « En se battant aujourd’hui, on ne va pas forcément réussir à faire bouger les choses, mais si on ne le fait pas, les générations futures devront se battre deux fois plus. L’histoire ne s’arrête pas là, elle continue après nous. » (Freire, 1999) Ces mots, prononcés il y a quinze ans, ont influencé chaque page de ce livre. Comment résister au fatalisme néo-libéral ? Comment imaginer des méthodes de travail s’appuyant sur l’espérance de changements sociaux plus larges ? Comment rechercher cette espérance au bon endroit ? »

David Denborough« L’approche narrative collective »Editions de la Fabrique NarrativeTraduction et révision : Catherine Mengelle