NdT : ... ou le Témoin Initié ... ou le Témoin Internalisé ... ou l'interview d'une personne à travers une autre personne... l'encre de la traduction n'a pas encore séchée.
En 1987, la troupe théâtrale "Odin Teatret", dirigée par Eugenio Barba, prit contact avec l'anthropologue Kirsten Hastrup, en lui faisant une proposition plutôt inhabituelle, voire improbable, celle du "témoignage intérieur". Barba lui confia son désir de créer une pièce de théâtre basée sur "mon histoire". Evidemment, elle fut prise de court. Barba voulait mettre en scène une pièce de théâtre sur une anthropologue qui rencontre l' " irréel" durant son travail sur le terrain, ce sur quoi Hastrup avait écrit dans ses précédentes publications universitaires. Il lui a dit qu'il l'avait choisie "comme personnage principal" de cette future pièce. "Cela n'a pas pris beaucoup de temps avant que je comprenne ce que voulait dire être un "personnage central" (127) . Ce qui avait attiré le regard de Barba, c'était ce qu'elle avait décrit comme "son passage entre des réalités distinctes" au cours de son travail de terrain en Islande, où elle a rencontré "les gens cachés du paysage islandais (127)". Barba connaissait le risque que Hastrup avait pris en racontant dans un texte universitaire "mon expérience... en tant qu'expérience" (127). Barba a également commencé par demander à Hastrup comment elle était devenue anthropologue. Elle pris petit à petit conscience, qu'en répondant à cette question, elle fournissait son autobiographie et que "Eugenio Barba fournissait un prétexte théâtral pour m'inventer moi-même" (129).
Elle a ensuite rencontré l'ensemble de la troupe théâtrale. Les membres de la troupe lui ont posé des questions diverses et variées sur elle telles que "Qu'est-ce que vous chantiez lorsque vous étiez enfant ? Comment appelez-vous les vaches en Islande ?", ils ont pris des notes détaillées et ont créé un langage commun. Barba a ensuite demandé qu'elle raconte au fur et à mesure de ses rencontres avec les membres de la troupe "les 21 événements les plus importants de ma vie" (131). Elle a constaté que "ces événements ne reproduisaient pas un modèle logique, et j'ai donc vu à quel point ma vie était un processus et pas seulement une simple série d'événements... m'écrire moi-même m'a produite à la fois en tant que texte et en tant que personne" (pps. 131-133).
Elle se rappela que "au fur et à mesure que le groupe est devenu de plus en plus précis dans la représentation sur scène, j'ai ressenti un degré croissant de décentrage et je ne pouvais pas voir quel rôle Kirsten allait jouer. Je n'ai eu aucune indication sur ce qu'allait réellement être la représentation... j'ai eu le sentiment que 'Kirsten' allait prendre vie d'elle-même". Elle a finalement été invitée quelques mois plus tard lors d'une répétition à laquelle "J'ai regardé, ri et pleuré... en voyant Kirsten, dans toutes ces situations bien trop familières, libérer un bouquet de sentiments que je pensais ne pas ressentir en temps normal" (134). "Rien ne m'était familier... parce que le contexte m'était étranger, et parce que les effets théâtraux utilisés pour mettre en avant certains points transcendaient mon imagination. Plus important encore, j'étais représentée par une autre femme" (134).
Ce qui pourrait être intéressant à examiner dans le "témoignage intérieur", ce sont ses premiers mots après avoir été surprise par cette représentation d'elle-même "lorsqu'elle a d'abord vu 'Kirsten' sur scène, elle n'était plus moi. Elle était non-moi". (134). Après avoir assisté à plusieurs répétitions, "j'avais généralement les larmes aux yeux, tant j'étais submergée par la précision avec laquelle le groupe avait saisi l'essence de mes histoires. Ils avaient raconté la 'vérité' sur 'Kirsten', mais elle était non-moi... Cela m'a permis de me voir plus clairement qu'avant. Par l'intermédiaire de cette fiction partielle de mon non-moi , ma réalité est devenue plus précise. Mais il y avait une fissure dans le miroir permettant d'y voir une réalité distincte : une réalité du non-moi. J'en étais enchantée. La présence d'autres spectateurs m'a permis de réviser de manière surprenante mon point de vue sur Kirsten sur scène : elle n'était plus non-moi , mais elle était devenue non-non-moi. C'est une vérité générale sur les représentations théâtrales qui captent le public en étant à la fois non-réelles et non-non-réelles. (136)
"La précision des représentations théâtrales accentue la réflexivité inhérente à l'événement. La représentation théâtrale suscite la conscience qu'ont les personnes d'elles-mêmes ; elles se révèlent non seulement au monde, mais également à elles-mêmes" (Turner, 1982, 75 ; 1086 , 81) "... Je ne pouvais ni m'identifier ni me distancier de Kirsten sur scène. Elle n'était ni mon double ni une autre personne. Elle a restauré ma biographie d'une manière originale, en étant non-moi et non-non-moi en même temps. Je n'ai pas été représentée, j'ai été mise en scène." (141)
IDENTITÉ : "L'EXPÉRIENCE CONFIRME LE FAIT QUE LES IDENTITÉS SONT TOUJOURS RELATIONNELLES ET INVENTÉES. IL N'Y A PAS D'ESSENCE DU 'MOI' SAUF A ÊTRE UNE INVENTION CRÉÉE POUR ATTEINDRE DES OBJECTIFS TACTIQUES... J'ÉTAIS DEVENUE UNE INVENTION DE MOI-MÊME." (143)
Commentaires en guise de conclusion :

"Talabot a étendu et remis en question mon identité par des moyens qui sont à peine connus, mais c'est ce qui m'a sans doute conduit à des pistes d'action que je n'aurais probablement pas considérées comme possibles auparavant. Peut-être que je suis réellement devenue plus qu'un personnage." (144). "Cette révision doit prendre en compte que les identités des personnes émergent lors d'un processus de réflexion et d'action, un processus qui fait partie intégrante de l'être humain" (144). Le témoignage intérieur permet d'imaginer ce que pourrait être l'identité...