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Entraîné par la force des émotions qui déchiraient son client, le coach se mit à pleurer.
Ce n’étaient pas de gros sanglots pathétiques, juste une petite buée sur ses lunettes, puis deux larmes discrètes le long des plis d’amertume forgés par une longue expérience personnelle de cicatrices intérieures. Si ces larmes avaient pu parler , elles auraient dit à son client : « vois, je suis avec toi dans ton histoire, je ne me contente pas de raisonner, il m’arrive aussi de résonner ».
Et aussi, elles auraient dit : « dans ma vie à moi, il y a eu son lot de maltraitance et d’injustice, sans prétendre à rien juger ni réparer, je reconnais simplement que ton chant me renvoie à d’autres chants et que ceci nous relie comme deux humains avec deux histoires pleines d’humanité, c’est-à-dire de plaies et de bosses ». Et aussi : « je ne suis pas un savant magicien sur son piédestal, accroché à ses gri-gris, je suis le partenaire de rencontre qui se propose pour t’aider à savoir ce que tu veux faire puis pour t’aider à le faire ».
Voilà ce qu’auraient dit ces petites larmes qui tombèrent sur le sol sans un mot, plic, ploc.
Le coach alla voir son Superviseur pour lui parler de ces larmes. « Comment avez-vous pu commettre une telle bourde ? » lui demanda son Superviseur. « Pleurer sur l’épaule du client n’est pas conforme à notre charte de déontologie », ajouta t-il. « En outre, reprit-il avec un fin sourire, avec un client de structure narcissique sur un pôle pervers, cela vous met en danger. Analysons ensemble ce qui dans votre histoire personnelle vous a amené à abandonner votre Distance, à dévoyer votre Posture, à mettre en péril le succès de la mission, la qualité du transfert, le tranchant de votre sabre laser, mon jeune Padawan ».
Et le coach sortit du cabinet de son superviseur, bien recadré, parfaitement aligné, les dents étincelantes après ce détartrage psychologique, ayant mentalement repris le garde à vous règlementaire, se demandant encore comment cet incroyable instant de faiblesse avait pu lui arriver.
Il rentra pourtant chez lui avec un vague fond de mélancolie au fond de l’œil, ce qui l’énervait, car ce n’était pas règlementaire, surtout après une supervision à 300 €. Comme une impression que les choses n’étaient pas si simples, qu’elles ne se laissaient pas passer un licol. Il s’assit dans son fauteuil et regarda par terre.
A l’endroit où ses larmes étaient tombées, avait poussé une rose.
Extrait de « l’Art de coacher » (Pierre Blanc-Sahnoun, Interéditions, 2006)